La Comtesse de Bragada et son grimoire

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lundi 19 mars 2012

Extraits de "Presqu'un huis clos à Mânes-lieu"

Marly-Bioutifoul

Marly-Bioutifoul naquit à 3h13, 3h18, 3h23, 3h47 et finalement à 4h32, un jour de Pâques. Le jour de Pâques le plus brumeux de mémoire de monde. Et pourtant, la veille il faisait chaud. Très chaud. Trop chaud. Beaucoup trop. Détraqué.

Cette nuit-là, la froidure sibérienne qui sévissait au-dehors de la « ferme aux bisous », chatouillait les courbes et les creux qui l'entouraient à perte de vue. Le givre qui pendait en stalactites des arbres en pleine floraison, incitait à ne pas mettre un orteil extra-muros (qu'il se fut agit d'orteil d'homme ou de femme), au risque de devoir l'amputer.

Euphroisine, PDG-associée de la « ferme aux bisous », le ventre en pain de sucre, les cheveux courts hérissés, bâilla, s'étira. Fit un petit tour à tâtons toutes lumières éteintes depuis le lit à baldaquin jusqu'au pipi-room au fin fond d'un long couloir aux murs épais. Sur le chemin du retour, se cogna le riquiqui du pied droit dans un fauteuil voltaire en épis. Ouilleouilleouille ! Puis se recoucha dans la grande chambre pastorale vert-amande et s'enroula d'un tour supplémentaire dans la couverture de laine bleu-lavande, entraînant Blandin, associé-PDG de la même ferme, dans la même ronde d'édredon. Euphroisine et Blandin dormaient à l'unisson. Travaillaient à l'unisson. Mangeaient à l'unisson. Vomissaient à l'unisson, à cause des nausées matinales d'Euphroisine. Roucoulaient à l'unisson. Plaisantaient à l'unisson. Pouffaient à l'unisson. Confabulaient à l'unisson. Chantaient à l'unisson. Leur vie était un concert à l'unisson du matin au soir et du soir au matin. Une vie idyllique bientôt intronisée par l'arrivée d'un bébé pour les PDG-associés de la « ferme aux bisous ».

Possibilité d'acheter cet e-book: 5 €

Pour commander: bragada@orange.fr (afin de connaître l'adresse où envoyer le chèque.)

La tombe de Désiré-Paul Martin

...Il faisait grand soleil. Dans la rue descendante longeant le mur Est de l'église, le corbillard de bois noir à baldaquin brodé d'or cahotait de trou en bosse et de bosse en trou au pas des croque-morts qui le convoyaient. Sur fond de cloches sonnant le glas et de mouchages tonitruants, il allait entrer dans l'église. Mais le premier des quatre chaperons noirs qui l'escortaient trébucha et tomba. Se précipitèrent immédiatement les trois autres pour le relever, délaissant pour l'occasion les poignées dorées du fourgon. Libéré, ce dernier commença, sur la pointe des roues, à dévaler la déclivité de la rue. Pas à pas. Pendant que le quatrième homme tapait son costume de flanelle noire pour y remettre bon ordre, le corbillard accéléra un peu. Pas de quoi s'affoler, certes, mais tout de même. Comme personne ne s'en apercevait toujours pas, il s'emballa.

-Mon Dieu! hurla le curé, soudain attentif à ce qui se tramait sur sa gauche, -le défunt se fait la belle!

À ces mots tous les suiveurs levèrent la tête, bouche bée, pétrifiés. Le curé, voyant son éloge, sa cérémonie et son obole s'envoler comme une plume dans le vent, releva sa soutane jusqu'au nombril et tricota de toutes ses jambes courtes à la poursuite du fourgon en cavale. Les proches hurlaient: -arrêtez-le! sans pour autant bouger d'un orteil, englués dans la surprise de la péripétie. -Arrêtez-le! Le mort n'en avait cure, poursuivant son escapade à tombeau ouvert. Pour Marly-Bioutifoul, témoin de cette odyssée, cela devenait presque drôle. La dernière fugue du défunt. Une manière burlesque bien à lui d'immortaliser ses funérailles. Cela aurait pu durer indéfiniment...

Mais, comme toute aventure a son épilogue, la course s'acheva dès lors que la route remonta. Suspendu dans son élan, le corbillard s'immobilisa un instant...

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lundi 5 octobre 2009

Ce matin là (extrait)

Jasper et Miro

Devant le soupirail entrouvert de la boulangerie d’en bas de chez Ange, Jasper se contorsionnait pour que toutes les parties de son corps puissent bénéficier de la chaleur du four à pain. Il partageait sa lucarne avec Miro, clochard à longue barbe et le chien Prosper, un bâtard au poil ras et durs, au caractère drôle et sympathique.

Leur présence déplaisait au patron car des bons à rien devant sa boutique ne faisaient pas une bonne enseigne. Régulièrement il les chassait avec pertes et fracas, Miro devant porter Jasper qui ne marchait plus depuis longtemps. Mais sitôt le boulanger parti dans son office, ils revenaient se nourrir des odeurs de petits pains tout chaud, de chocolatines moelleuses ou encore de gâteaux aux amandes grillées.

Mossa, le jeune apprenti Kabyle venu s’initier à la pâtisserie, connaissait bien Jasper et Miro et les aimait beaucoup. Il cherchait comment leur venir en aide.

Chaque soir, il restait quelques viennoiseries appétissantes et des pains invendus. Le boulanger les congelait et les remettait en vente le lendemain après un rapide passage au four censé leur redonner une allure de frais. Moussa trouvait que cela trompait la clientèle et qu'il aurait mieux valu les offrir à Jasper et Miro. Il expliqua donc à son patron que les croissants de la veille moins onctueux risquaient de nuire à sa réputation. Il lui suggéra de distribuer le surplus aux pensionnaires du soupirail en lui démontrant qu'il suffisait d'augmenter d'un petit centime le pain et les gâteaux pour équilibrer les recettes. Il le convainquit de ce que cela lui amènerait plus de clients touchés par sa générosité. Donc, au final, entre le centime ajouté et les chalands en plus, il serait gagnant. Lorsqu’il s’agissait d’argent, le patron prenait toujours le temps d’étudier la question. Après mûres réflexions, il décida de relever le défi en y ajoutant toutefois une condition pour Jasper et Miro: celle de balayer régulièrement le trottoir et de nettoyer le four à bois car l’assistanat n’était pas sa vocation et il entendait bien que cela ne le devienne pas.

Dès lors, il augmenta de façon considérable son chiffre d’affaire. Les clients qui se fournissaient là adoraient l'idée qu'ils participaient chaque jour par le truchement du boulanger, à la survivance de Jasper, Miro et Prosper. Cela les mettait de bonne humeur pour toute la journée. D’autres achetaient trois croissants supplémentaires ou une baguette qu’ils remettaient aussitôt entre les mains de Jasper ou de Miro de façon ostentatoire en précisant bien de ne pas oublier le chien. Il était devenu de bon ton, presque snob, de se rendre chez ce boulanger qui savait rompre et partager le pain. Bientôt il y eu la queue devant le magasin dans ce quartier-ci de la ville. Par concupiscence d’abord puis peut-être par conviction, cela incita d’autres boulangeries à faire de même. Tout le monde y trouvant son compte.

Les restaurants qui ne voulaient pas être en reste appliquèrent également cette politique.

De ce côté-ci de la ville, les clochards trouvaient de quoi manger et les trottoirs restaient propres et balayés.

Leur corvée accomplie, Jasper et Miro refaisaient le monde, ce monde ni bon ni mauvais qui ne savait vers quelle tendance basculer. Ils se demandaient aussi comment ils en étaient arrivé là et constataient qu’ils ne savaient pas rire, aimer ou tout simplement vivre. Devenir clochard ne leur paraissait pas une fatalité mais plus sûrement une erreur d’aiguillage. Comment fallait-il faire pour prendre le bon chemin?

à suivre...

mardi 1 septembre 2009

Fidéline butine sur le net (extrait)

JOURNAL INTIME DE FIDÉLINE :

1914-1918.

Fidéline, que fais-tu ? crie Maman

Je réfléchis.

Albert s’en va-t- en guerre, mironton mironton mirontaine

Albert s’en va-t- en guerre, ne sais quand reviendra

Ne sais quand reviendra.

Il reviendra z’à Pâques, mironton mironton mirontaine

Il reviendra z’à Pâques ou à la Trinité

Ou à la Trinité.

La Trinité se passe, mironton mironton mirontaine

La Trinité se passe, Albert ne revient pas

Albert ne revient pas.

Monsieur …Albert est mort, mi ron ton mi ron ton mi ron tai ne

Monsieur …Albert est… mort…

...

Albert. Un « poilu » parti « la fleur au fusil » comme on dit. Nous avons correspondu pendant toute la Grande Guerre, interminable et terriblement mangeuse d’âmes. D’abord sans nous connaître.

Il me raconte comment on les saoule à l’eau de vie de poire pour qu’ils montent à l’assaut dans la boue, le froid et les cadavres encore chauds.

Il me relate les bruits qui courent sur le front: les taxis de la Marne, la Grosse Bertha à ne pas confondre avec le canon qui cracha ses obus sur Paris le 23 mars 1918; les nostalgiques de la bande à Bonnot; les gaz de plus en plus sophistiqués contre lesquels les masques ne suffisent plus; l’arrivée de l'aviation, cette arme nouvelle, actrice on ne peut plus active d’hécatombes humaines, qui largue du plus haut des cieux les gaz assassins; l’espionne Mata Hari. Tout ce qui fait la guerre.

Adolescente pendant la Grande Guerre, ça vous brise.

Au fur et à mesure de nos lettres, nous sommes devenus plus proches. Lui, dans la Somme; moi, dans le sud.

Une fois, une permission lui a été accordée. Nous nous sommes vus.

Depuis, on était amoureux.

Ne pouvant déserter, une nuit, il s’est pendu par respect de la Vie.

...

À Albert :

Mon Amour

Dans mon cœur

Je vois une lueur

Pour toujours

Mon amour.

Reviens moi

J’ai besoin de toi

Ô mon amour

J’ai besoin de toi tous les jours.

Tu m’as manqué

Toutes ces années, toutes ces années.

Pense à autre chose

Qu’à la métamorphose

Tu me manques encore et bien au-delà

Ne me quitte pas

Ô mon amour

Pour toujours.

...

C’est laid la guerre. Ce sont les lâches qui déclenchent les guerres; ils n’ont aucune intelligence. Surtout pas celle du cœur. Je ne voudrais pas être à leur place, tous ces morts sur la conscience…

Peut-être qu’ils n’ont pas de conscience…

Peut-être qu’ils s’imaginent puissants parce qu’ils ont manipulé l’Histoire. Des intellectuels attardés, comme les avait baptisés Rabelais.

Peut-être que je les plains de devoir baigner dans le sang des autres pour vivre.

...

Depuis plusieurs jours, j’observe une araignée qui a tissé sa toile juste au-dessus de ma tête de lit. Au plafond.

Lorsque je l’ai découverte, j’ai voulu l’écraser; elle me faisait peur, elle, si différente de moi. C’était facile; c’est si petit, si frêle, une araignée.

Mais je ne l’ai pas fait. J’avais peur d’elle, je ne la connaissais pas.

Je l’appelle Bégonia.

Depuis, chaque matin, elle descend le long d’un fil fragile et je lui parle. Je crois qu’elle aime cela. Peut-être qu’elle comprend. En tout cas, dès que je quitte la chambre, elle retourne à sa toile.

Chacune à sa place dans le respect de l’autre.

...

Pourquoi avons-nous peur de ceux qui ne nous ressemblent pas? Peut-être parce que nous ne nous connaissons pas bien nous-mêmes et que nous avons peur de nos réactions devant l’inconnu, devant la mort tout simplement!

Est-ce que le remède à cette peur serait de trouver sa propre recette du BONHEUR?

Je jure solennellement qu’à partir d’aujourd’hui, la recherche de ma vie sera: la QUÊTE DU BONHEUR.

vendredi 31 juillet 2009

Ce matin là (extrait)

Gaspard D’Antin De Valbrume

Le manoir de Gaspard était couvert d’une voûte gigantesque faite de morceaux de verre incolore; certains lisses, d’autres avec de petites bulles irisées, assemblés comme les tours, avec des cadres de bois. L’air y pénétrait par des aérateurs filtrants disposés sur le pourtour de la base de la coupole, alimentés par une éolienne verticale érigée à l’extérieur sur un poteau. Lorsque l’on regardait cet ensemble de loin, il ressemblait à une de ces boules à neige que l'on secoue et qui émerveillent tant tous ceux qui osent l’avouer et même ceux qui s'en défendent.

S’il avait construit pareille loufoquerie, c’était par souci de protéger sa demeure de la pollution, des tempêtes et autres dérapages incontrôlés du temps liés à la folie de l'Homme, en attendant que le monde retrouve sa douceur de vivre.

Gaspard entretenait ce petit Paradis chaque jour, du lever au coucher du soleil et parfois même la nuit depuis qu’il recueillait des animaux blessés, abandonnés ou maltraités.

De là s’édifièrent de nouvelles bulles sur les toits plats des immeubles voisins pour loger tous ses nouveaux pensionnaires.

Il s’était mis également à cultiver les légumes oubliés.

Il commençait par pailler abondamment le sol d'écorces broyées pour y maintenir l'humidité. Il ne bêchait jamais pour que l'ordre de la vie sous terre resta équilibré, fertile et fécond. Le désherbage s'avérait inutile grâce à la couche d'écorces qui venait épaissir l’humus. Mais si parfois quelques herbes voulaient tout de même percer, il introduisait sous l'humus des carrés de carton qui réglaient le problème.

Alors il dressait les tuteurs torsadés où les tomates cerises et les grosses rondes s’accrochaient, les haricots verts et les poivrons aussi. Il ajoutait ensuite quelques œillets d’inde et élevait de jolies coccinelles bien rouges pour éloigner les pucerons.

Une citerne à l’extérieur de la coupole recueillait les eaux de pluie qui, par tout un système ingénieux, s’égouttaient régulièrement en averse sur le potager, le verger, le parc, en inondant au passage l’étang bleu où s’abreuvaient des oiseaux multicolores, tropicaux ou pas, échappés de quelques cages, venus cogner sur les carreaux de la verrière pour s'y réfugier.

Et Dame Nature faisait le reste.

Sous le dôme s’égrenaient les quatre saisons rituelles : l’hiver bien froid s’enneigeait à chaque ondée fournissant aux plantes endormies et au gazon, l’azote nécessaire pour se nourrir et repartir dès que fleurissait le printemps. La sève se déliait alors dans les branches, les abeilles se réveillaient et dans une effervescence de bzz bzz, saupoudraient le pollen d’une fleur à l’autre, pour que se perpétue le cycle de la reproduction. Les fruits et les légumes mûrissaient finalement, se cueillaient, se récoltaient à la fraîche et les heures les plus chaudes de l’été invitaient à la sieste. Puis l’automne apportait son lot de couleurs fauves, ses premières gelées jusqu’aux grands frimas. Il en était ainsi sous chaque coupole, reliées entre elles par des couloirs de verre et de bois.

Gaspard vivait seul: personne ne comprenait ni ne partageait sa philosophie que d’aucun jugeait simpliste, improductive et totalement hallucinée. Comment pouvait-il se contenter de si peu alors qu’il y avait tant à posséder?

mardi 7 avril 2009

Personnages en attente d'intrigue (extrait)

Il faisait encore nuit noire lorsque Porcelaine coupa la sonnerie du réveil d'une main molle et alluma la lampe de chevet. Elle frotta ses paupières encore lourdes de sommeil du bout de ses dix doigts puis remonta la couverture jusqu'aux épaules. Ce fut ce moment exact que Zouzou, sa chatte de gouttière aux longs poils, choisit pour sauter sur le lit. Elle s'installa contre le cou de Porcelaine et ronronna dans le creux de son oreille.

Durant ce temps, selon un rituel matutinal, Porcelaine compta les défauts et autres aspérités du plafond. Une tâche en forme de grue à longues ailes volait vers une autre qui imitait un gros citron roulant. Plus loin, une minuscule stalactite de peinture séchée et salie par les années, avait accroché le fil d'une toile d'araignée en pleine dérive. L'observation du plafond offrait à chaque nouvelle investigation tout un monde chimérique dans lequel Porcelaine achevait de se réveiller.

Ensuite, elle s'étira à la manière de sa chatte, le dos arqué. Elle se gratta la tête de ses ongles polis et glissa un pied hors de la couette. S'asseyant sur le bord de son lit, elle bailla, les bras en croix.

Ce fut à cette seconde très précise, la bouche grande ouverte, les muscles tendus, que l'idée de devenir actrice s'imposa.

Impérieuse.

Incontournable.

...

lundi 2 juin 2008

Fidéline butine sur le net (extrait)

FIDELINE : 100 ANS

28 juin 2000.

Un léger rayon de soleil entrecoupé de nuages entre dans ma chambre, filtré par les lourdes tentures de velours grenat tirées sur les deux fenêtres à petits carreaux. La pénombre tapisse les murs de gris bleuté et ajoute une note de mystère à l’atmosphère silencieuse de cette pièce si grande et si haute. J’entends le vieux carillon Westminster du salon doré égrener huit coups. Je m’étire.

Tototte et Tina étalées de tout leur long sur mon lit à baldaquin, ouvrent un œil, baillent, interrompant un cour instant leur ronronnement. Zoé la plus vieille des trois chattes, assise comme une grosse potiche couleur caramel aux pieds de mes pantoufles, attend que je me lève pour lui donner un bol de lait. Pourtant, aujourd’hui, j’ai bien envie de fainéanter parce que c’est mon anniversaire: j’ai 100 ans. C’est étrange de dire cela : j’ai 100 ans, j’ai un siècle. Lorsque l’on est adolescent, on attend avec impatience ses 20 ans comme un cap qui doit ouvrir les portes de la Liberté, du savoir, de l’indépendance alors que ce n’est qu’un jour de plus d’apprentissage de la vie. (Il faut que je recherche si le mot « apprentissage » veut dire « apprenti - sage ».)

Mais on n’attend pas 100 ans.

Tout de même, 100 ans.

346 cahiers de journal intime ;

36525 jours…

Pas plus ?… j’ai dû me tromper dans ma multiplication : 365 par 100, cela fait 36500, plus 25 pour les années bissextiles : 36525 jours.

Tiens, je m’attendais à des millions de jours… Finalement, vu sous cet angle, 100 ans, ce n’est pas énorme, c’est moins impressionnant, plus à l’échelle humaine. Je me sens rajeunie tout à coup...


****

JOURNAL INTIME DE FIDELINE : 20 ANS

J’aime beaucoup ma nouvelle coiffure. J’ai vu cela dans un journal de mode. Tout le monde change de tête pour conjurer le cauchemar de la guerre. Comme je n’ai pas d’argent, je me suis fait moi-même une coupe courte avec frange, pas trop mal, et j’ai badigeonné mes cheveux avec du sucre détrempé pour changer la couleur; j’ai laissé sécher des heures au soleil. Cela les a caramélisés !

Fidéline, appelle Maman, Tu as une lettre.

J’arrive.

Qu’as-tu fait à tes cheveux ?

Je voulais ressembler à la photo du magasine. C’est joli qu'en penses-tu? ?

Mais avec quoi les as-tu teint ?

Du sucre.

Tu exagères Fidéline, le sucre est encore rare ; nous sortons de la guerre.

C’est pour cela Maman, que j’ai voulu changer. Je ne veux plus penser à l’horreur. J’ai eu trop peur. La vie, c’est du rire, du mouvement, du changement. D’ailleurs, j’ai envie d’apprendre les rythmes rapides des nouvelles danses : le fox-trot, le charleston. Je veux m’acheter une jupe courte qui tournoie et écouter du matin au soir et du soir au matin les jazz-bands américains. Je veux être modiste pour les grandes dames. Je rêve de me perdre dans ce tourbillon. A 20 ans, je suis en plein dans ma Quête du Bonheur !

Qu’est-ce que c’est que cette idée d’être modiste alors que tu as passé le concours de l’Ecole Normale et ça veut dire quoi « quête du bonheur » ? Une nouvelle lubie ; une de plus ! Et puis méfies toi, peut-être que ton tourbillon n’est qu’un mouvement de balancier qui s’envole dans l’autre sens ? Prends garde à ne pas t’échouer dans un autre extrême.

Et si Maman avait raison ; si tout cela n’était qu’un autre déséquilibre tout aussi dangereux que la guerre. Pourvu que cela ne veuille pas dire qu’après cette euphorie reviendra le temps de la destruction.

Tiens, voilà ta lettre.

C’est sûrement la réponse à mon concours. Je ne l’ouvre pas ; je veux être modiste.

À SUIVRE...

mercredi 2 mai 2007

FIDÉLINE BUTINE SUR LE NET 24

Le Maire semble avoir enfilé des chaussures à bascules tant il tangue d’avant en arrière entre les serveurs qui se faufilent agilement tels des danseuses. Pour un peu il donnerait le mal de mer. Il paraît avoir déjà bien profité des rafraîchissements alcoolisés servis depuis le début de la réception. Il faut dire que maintenant le soleil tape et qu’il fait soif. Il me crachote dans le nez quelques postillons qui dégoulinent sur mes lorgnons tout propres et que discrètement j’essaye d’essuyer du revers de la main. Il me félicite pour ma coiffure très « dans le vent » et après quelques banalités échangées ainsi qu’un sonore baiser d’anniversaire qui m’assourdit l’oreille, il me prive de ses généreux postillons et s’en va les desservir à une de ses adjointes qui n’attend que cela.

En fait tout le monde se fiche pas mal de moi ; il s’agit plus pour eux d’une occasion supplémentaire de boire un coup que de mes 100 ans. Tant mieux, j’en profite pour me retirer prétextant mon grand âge, non sans remercier une dernière fois Monsieur le Maire pour son élogieux discours et l’organisation de la réception. De toute façon nous nous revoyons lundi prochain pour l'inauguration.

Je suis bien contente de rentrer ; je dois reconnaître que les mondanités, ça fatigue.

JOURNAL INTIME DE FIDELINE : 1921-1925.

Aujourd’hui je me sens nerveuse, je commence ma formation chez le célèbre modiste de la Place Esquirol, Alfred Pons, élégant, rondouillard et moustachu. Pourvu que tout aille bien.

J’apprends à tailler un patron à partir de la simple mesure d’un tour de tête ; J’apprends à tirer et à façonner la feutrine sur les formes à l’aide de la vapeur ; J’apprends à assembler sans que cela se voit ; J’apprends à reproduire les modèles d’Alfred Pons ; J’apprends à faire ce que j’aime.

1922. Je progresse chaque jour dans mon métier à tel point qu’Alfred Pons lui-même remarque mon travail. Il me confie le poste de responsable d’atelier et m’autorise à personnaliser à ma façon certains de ses modèles un peu à la traîne.

Hiver 1925. Ouverture du dancing l’Albrighi. Je décide d’y aller avec des copines de l’atelier. Je fais exprès de porter le petit chapeau cloche au bord de devant retourné sur lequel j’ai attaché en éventail des plumes de paon, chapeau que j’ai moi-même créé après la fermeture. Une très jeune femme, blond cendré, le visage anguleux, le sourire avenant, vient à ma rencontre. Elle s’appelle Yvonne Quérinde ; elle crée des bijoux et n’y va pas par quatre chemins pour me demander de m’associer avec elle pour monter notre propre maison de modiste en associant la feutrine, les plumes et les bijoux.

Je ne puis me décider si vite ; je veux réfléchir ; je vais danser le fox-trot.

Au milieu de la piste se secoue un jeune homme aux yeux bleus qui, à force d’excentricité, finit par me donner un coup de coude entre les omoplates. « Puis-je vous offrir un verre pour me faire pardonner et admirer votre joli minois sous un chapeau si original ? Lui c’est Jules ; Jules Dupart. L’on se reverra sûrement...

A SUIVRE...

lundi 5 mars 2007

FIDELINE BUTINE SUR LE NET 15

"C’est à nouveau moi !" fais-je remarquer au vendeur de tout à l’heure, ré-aspergé d’eau de Cologne nauséabonde. Je voudrais quelques renseignements supplémentaires.

Qu’est-ce que je n’ai pas fait là ! le voici qui commence à me noyer dans un tas de Mega-octets, quand ce ne sont pas des Giga-octets, des CD-Roms, des DVD, des vitesses de résolutions, des U.C. verticales, des souris…

"En un mot, c’est celui-ci qu’il vous faut !" me dit-il, me présentant un modèle poussiéreux sorti du fin fond de la réserve.

" Jeune homme", dis-je à un client qui flâne entre les rayons, l’air de s'y connaître en ordinateur, "voulez-vous m’aider ? Que pensez-vous de celui que me propose ce vendeur ?"...

Je m’en doutais ! N’y connaissant rien, il voulait me fourguer sa machine d’un autre siècle. Si j’achète un ordinateur un jour, il sera actuel !…

…Trois quart d’heure plus tard, ça y est, j’ai un ordinateur.

Je crains que cela ne soit une folie !…

LE PETIT JARDIN DE FIDÉLINE. 28 JUIN 2OOO

Il ne pleut plus. Je vais rentrer en passant par le jardin des 4 chênes, j’ai encore un peu de temps avant ma réception.

J’aime l’odeur après la pluie de la mousse mouillée qui tapisse le dossier des vieux bancs de bois dont la peinture verte s'écaille et j’aime le bruissement des feuilles sur lesquelles ruissellent encore quelques gouttes de pluie non évaporées.

Le chant des oiseaux nichés entre les branches noueuses des arbres bicentenaires, plantés comme des « i » entre le vent et le temps qui passe, m’apaise de cette foule grouillante du supermarché.

J’imagine, aux cicatrices laissées dans l’écorce, tous les vécus qui se sont joués sous leurs ramures;… et si je recherchais à partir des initiales gravées les véritables histoires qui se sont déroulées ?

M’accrochant difficilement à une branche basse, j’essaye de me hisser jusqu’au plus haut cœur gravé. Si je parvenais à coincer mon pied entre ces deux branches, j’aurais un appui sérieux.

"Holà, holà, tu veux que je t’aide petit voyou !" intervient le gardien du square," Ah mais c’est vous Madame Fidéline ; ce n’est plus de votre âge de grimper comme un singe dans les arbres".

"Je voulais simplement déchiffrer les initiales perchées tout là-haut, celles dans le cœur et celles en dehors".

"Tenez Madame Fidéline, j’ai tout noté sur ce papier ; mais par pitié, descendez de cet arbre !"

A SUIVRE...

vendredi 19 janvier 2007

Fidélien butine sur le net 2

JOURNAL INTIME DE FIDELINE : 20 ANS

J’aime beaucoup ma nouvelle coiffure. J’ai vu cela dans un journal de mode. Tout le monde change de tête pour conjurer le cauchemar de la guerre. Comme je n’ai pas d’argent, je me suis fait moi-même une coupe courte avec frange, pas trop mal, et j’ai badigeonné mes cheveux avec du sucre détrempé pour changer la couleur; j’ai laissé sécher des heures au soleil. Cela les a caramélisés !

Fidéline, appelle Maman, Tu as une lettre.

J’arrive.

Qu’as-tu fait à tes cheveux ?

Je voulais ressembler à la photo du magasine. C’est joli qu'en penses-tu? ?

Mais avec quoi les as-tu teint ?

Du sucre.

Tu exagères Fidéline, le sucre est encore rare ; nous sortons de la guerre.

C’est pour cela Maman, que j’ai voulu changer. Je ne veux plus penser à l’horreur. J’ai eu trop peur. La vie, c’est du rire, du mouvement, du changement. D’ailleurs, j’ai envie d’apprendre les rythmes rapides des nouvelles danses : le fox-trot, le charleston. Je veux m’acheter une jupe courte qui tournoie et écouter du matin au soir et du soir au matin les jazz-bands américains. Je veux être modiste pour les grandes dames. Je rêve de me perdre dans ce tourbillon. A 20 ans, je suis en plein dans ma Quête du Bonheur !

Qu’est-ce que c’est que cette idée d’être modiste alors que tu as passé le concours de l’Ecole Normale et ça veut dire quoi « quête du bonheur » ? Une nouvelle lubie ; une de plus ! Et puis méfies toi, peut-être que ton tourbillon n’est qu’un mouvement de balancier qui s’envole dans l’autre sens ? Prends garde à ne pas t’échouer dans un autre extrême.

Et si Maman avait raison ; si tout cela n’était qu’un autre déséquilibre tout aussi dangereux que la guerre. Pourvu que cela ne veuille pas dire qu’après cette euphorie reviendra le temps de la destruction.

Tiens, voilà ta lettre.

C’est sûrement la réponse à mon concours. Je ne l’ouvre pas ; je veux être modiste.

À SUIVRE...

dimanche 14 janvier 2007

FIDELINE BUTINE SUR LE NET 1

FIDELINE : 100 ANS

28 juin 2000.

Un léger rayon de soleil entrecoupé de nuages entre dans ma chambre, filtré par les lourdes tentures de velours grenat tirées sur les deux fenêtres à petits carreaux. La pénombre tapisse les murs de gris bleuté et ajoute une note de mystère à l’atmosphère silencieuse de cette pièce si grande et si haute. J’entends le vieux carillon Westminster du salon doré égrener huit coups. Je m’étire.

Tototte et Tina étalées de tout leur long sur mon lit à baldaquin, ouvrent un œil, baillent, interrompant un cour instant leur ronronnement. Zoé la plus vieille des trois chattes, assise comme une grosse potiche couleur caramel aux pieds de mes pantoufles, attend que je me lève pour lui donner un bol de lait.

Pourtant, aujourd’hui, j’ai bien envie de fainéanter parce que c’est mon anniversaire: j’ai 100 ans. C’est étrange de dire cela : j’ai 100 ans, j’ai un siècle. Lorsque l’on est adolescent, on attend avec impatience ses 20 ans comme un cap qui doit ouvrir les portes de la Liberté, du savoir, de l’indépendance alors que ce n’est qu’un jour de plus d’apprentissage de la vie. (Il faut que je recherche si le mot « apprentissage » veut dire « apprenti - sage ».)

Mais on n’attend pas 100 ans. D’autant que l’on s’imagine les centenaires gâteux et impotents.

Tout de même, 100 ans.

346 cahiers de journal intime ;

36525 jours…

Pas plus ?… j’ai dû me tromper dans ma multiplication : 365 par 100, cela fait 36500, plus 25 pour les années bissextiles : 36525 jours.

Tiens, je m’attendais à des millions de jours… Finalement, vu sous cet angle, 100 ans, ce n’est pas énorme, c’est moins impressionnant, plus à l’échelle humaine. Je me sens rajeunie tout à coup.

L’arrivée de Rosa, ma filleule, une jeune Kenyane, me tire de mes réflexions.

Bonjour Marraine, je voulais t’embrasser avant d’aller à mon cour de langue française.

Tu es bientôt en vacances ?

Oui, ce soir. Je rentrerai tôt. Et toi que vas-tu faire ?

Je vais me faire peigner chez Mamadou ; c’est un bon coiffeur. J’ai décidé de changer de « look » comme tu dis ; J’en ai toujours envie dans les grandes occasions. Rosa, je voulais aussi te dire que c’est vraiment bon que tu sois là.

Bon, je me dépêche. Avant toute chose, je fais un nœud à mon mouchoir pour me souvenir de la petite réception chez Monsieur le Maire à 18h00 très précises, pour célébrer la plus vieille dame de la ville, c’est-à-dire moi.

A SUIVRE...

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