Du lundi matin au dimanche midi, Violette vend des fleurs. Qu'il pleuve, qu'il vente ou que le soleil cogne, elle vend des fleurs dans une boutique du boulevard de Strasbourg à Toulouse.

De l'aurore à la brune elle apostrophe les passants d'un ton monocorde: « Achetez mes fleurs... Mes jolies fleurs cueillies de ce matin... »

Violette est grande, très grande, trop grande. Elle dépasse tout le monde d'une tête, voire deux. Elle est maigre aussi, tellement d'ailleurs que certains la comparent à une liane. Depuis qu'elle est née, il en est ainsi, les gens se moquent d'elle et disent dans son dos: « jamais elle ne pourra plaire à qui que ce soit ».

Alors Violette a fermé son cœur. À cause de cela, maintenant ses yeux ne voient que le laid, le sinistre, le noir. Pourtant ses yeux sont certainement les plus beaux du monde.

Comme elle ne sourit jamais, sa patronne craint qu'elle ne fasse fuir la clientèle. Elle lui a donc tout bonnement accroché à chaque commissure des lèvres, un élastique qui vient se coincer derrière chaque oreille. Ainsi, du lundi matin au dimanche midi, Violette affiche un rictus figé et lugubre en forme de croissant réjoui.

Depuis qu'elle vend des fleurs, il y a de cela des années, chaque matin, toujours à la même heure, sans jamais faillir, Jules-Gustave lui achète un bouquet. Violette l'a remarqué parce qu'elle le trouve laid.

Abandonné à sa naissance en plein milieu d'un champ, Jules-Gustave a été élevé par des taupes, jusqu'au jour où un fermier venu labourer son vieux champ oublié, l'a découvert et placé dans un orphelinat. De sa vie sous terre, il garde tout le temps les yeux fermés, ce qui fait de lui un aveugle. Ne trouvant personne pour l'adopter, l'orphelinat a décidé d'en faire « un homme à tout faire ». Toutefois, Jules-Gustave ayant développé un solide odorat, une ouïe ultra fine, un toucher très sensible et un goût à fleur de papilles du fait de sa cécité, il mène sa vie comme tout un chacun. Ainsi il nettoie, balaie, lave, range tout l'orphelinat. Il cuisine, coud, repasse pour tous les pensionnaires. Comme il porte des charges très lourdes sur son dos, au fil des jours, il s'est voûté et a arrêté trop tôt de grandir. Ce qui fait de lui quelqu'un de petit et tassé.

À suivre...