« ...Puis vînt la période des semailles. Les oiseaux affamés attendirent que les laboureurs tournassent les talons pour fondre sur les graines. Trois jours durant le même scénario se reproduisit. Un véritable cauchemar. Sitôt le dos tourné, frrrrou! une nuée de volatiles, tous plus friands les uns que les autres déferlaient dans les sillons et picoraient jusqu'à la lie, jusqu'à plus faim.

Ce fut pourquoi je naquis, la dernière matinée de l'hiver la plus bruineuse de mémoire d'épouvantail.

Fier, je l'étais, raide sur mon pied unique, les bras bien écartés, le nez au vent, la tête chapeautée. Là les oiseaux pouvaient commencer à numéroter leurs abattis! Je venais de naître à leur grand dan, pour leur plus profond désespoir.

Au début, les enfants adorèrent jouer avec moi. Plusieurs fois par mois, ils me changeaient ma veste, mon chapeau, mon écharpe.

Mais les enfants grandirent.

Dès lors, les jours se mirent à passer lentement. Les semaines aussi. Les mois également. Les saisons n'en finirent plus. Moi, toujours dressé sur mon pied unique, les bras bien écartés, le nez au vent, la tête chapeauté, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il cogne, je veillais, seul au milieu des champs.

Pendant qu'au fil du temps mes vêtements fondaient en lambeaux et que mes couleurs se ternissaient j'apercevais au loin les enfants devenus laboureurs courber le dos sous leur labeur. D'enfants, point. De ce fait, il y avait bien longtemps déjà que plus personne ne me voyait, je faisais tellement partie du décor.

Oublié, de l'aurore au crépuscule et du crépuscule à l'aurore. Je finis par détester ma condition d'épouvantail seul au monde. La peur m'envahissait et les nuits surtout étaient pires que tout. Au milieu des hululements, des aboiements lointains et des nuages passant devant la lune, quand toutefois elle était là, il m'arrivait de trembler.

Si bien que je me mis à souhaiter que l'on me fasse brûler.

J'avais eu pour vocation de repousser les oiseaux... au prix d'une solitude éternelle et implacable.

Un matin, après la pire nuit qu'ai pu vivre le monde, un oiseau se posa devant moi et me toisa un long moment.

Je n'osais plus respirer.

Que me voulait-­il?

En même temps j'étais ravi de cet intérêt soudain qu'il me portait, moi qui n'intéressais plus personne depuis tout ce temps que j'étais planté là, cette fameuse dernière matinée d'hiver, cette journée la plus bruineuse de mémoire d'épouvantail.

Il tourna autour de moi plusieurs fois. Presqu'à m'en donner le tournis.

Comme je continuais à ne pas bouger d'un cil, il s'avança et donna un coup de bec dans mon pied unique. Je ne bronchai pas.

Il s'envola alors sur un de mes bras écartés. Tout au bout d'abord. Puis il sautilla par petits bonds vers mon visage.

J'étais pétrifié.

Parvenu à mon oreille, il se mit à siffler. Un la, un si, un ré, quelques bémols, des croches, des noires, des doubles croches. Un véritable concert rien que pour moi. De quoi mettre du baume sur mon vieux cœur d'épouvantail tout abandonné.

Alors arriva un autre oiseau. Puis plusieurs autres de ses copains. Encore un. Ils se posèrent sur mes bras suffisamment écartés pour les recevoir. Et tous se mirent à chanter. Une chorale à l'unisson...

Je revivais par ceux que j'avais rejeté... »

Le vieil épouvantail fatigué roula une larme sur sa joue décolorée tout en regardant devant lui le champ devenu un immense parking de supermarché.