Jasper et Miro

Devant le soupirail entrouvert de la boulangerie d’en bas de chez Ange, Jasper se contorsionnait pour que toutes les parties de son corps puissent bénéficier de la chaleur du four à pain. Il partageait sa lucarne avec Miro, clochard à longue barbe et le chien Prosper, un bâtard au poil ras et durs, au caractère drôle et sympathique.

Leur présence déplaisait au patron car des bons à rien devant sa boutique ne faisaient pas une bonne enseigne. Régulièrement il les chassait avec pertes et fracas, Miro devant porter Jasper qui ne marchait plus depuis longtemps. Mais sitôt le boulanger parti dans son office, ils revenaient se nourrir des odeurs de petits pains tout chaud, de chocolatines moelleuses ou encore de gâteaux aux amandes grillées.

Mossa, le jeune apprenti Kabyle venu s’initier à la pâtisserie, connaissait bien Jasper et Miro et les aimait beaucoup. Il cherchait comment leur venir en aide.

Chaque soir, il restait quelques viennoiseries appétissantes et des pains invendus. Le boulanger les congelait et les remettait en vente le lendemain après un rapide passage au four censé leur redonner une allure de frais. Moussa trouvait que cela trompait la clientèle et qu'il aurait mieux valu les offrir à Jasper et Miro. Il expliqua donc à son patron que les croissants de la veille moins onctueux risquaient de nuire à sa réputation. Il lui suggéra de distribuer le surplus aux pensionnaires du soupirail en lui démontrant qu'il suffisait d'augmenter d'un petit centime le pain et les gâteaux pour équilibrer les recettes. Il le convainquit de ce que cela lui amènerait plus de clients touchés par sa générosité. Donc, au final, entre le centime ajouté et les chalands en plus, il serait gagnant. Lorsqu’il s’agissait d’argent, le patron prenait toujours le temps d’étudier la question. Après mûres réflexions, il décida de relever le défi en y ajoutant toutefois une condition pour Jasper et Miro: celle de balayer régulièrement le trottoir et de nettoyer le four à bois car l’assistanat n’était pas sa vocation et il entendait bien que cela ne le devienne pas.

Dès lors, il augmenta de façon considérable son chiffre d’affaire. Les clients qui se fournissaient là adoraient l'idée qu'ils participaient chaque jour par le truchement du boulanger, à la survivance de Jasper, Miro et Prosper. Cela les mettait de bonne humeur pour toute la journée. D’autres achetaient trois croissants supplémentaires ou une baguette qu’ils remettaient aussitôt entre les mains de Jasper ou de Miro de façon ostentatoire en précisant bien de ne pas oublier le chien. Il était devenu de bon ton, presque snob, de se rendre chez ce boulanger qui savait rompre et partager le pain. Bientôt il y eu la queue devant le magasin dans ce quartier-ci de la ville. Par concupiscence d’abord puis peut-être par conviction, cela incita d’autres boulangeries à faire de même. Tout le monde y trouvant son compte.

Les restaurants qui ne voulaient pas être en reste appliquèrent également cette politique.

De ce côté-ci de la ville, les clochards trouvaient de quoi manger et les trottoirs restaient propres et balayés.

Leur corvée accomplie, Jasper et Miro refaisaient le monde, ce monde ni bon ni mauvais qui ne savait vers quelle tendance basculer. Ils se demandaient aussi comment ils en étaient arrivé là et constataient qu’ils ne savaient pas rire, aimer ou tout simplement vivre. Devenir clochard ne leur paraissait pas une fatalité mais plus sûrement une erreur d’aiguillage. Comment fallait-il faire pour prendre le bon chemin?

à suivre...