JOURNAL INTIME DE FIDÉLINE :

1914-1918.

Fidéline, que fais-tu ? crie Maman

Je réfléchis.

Albert s’en va-t- en guerre, mironton mironton mirontaine

Albert s’en va-t- en guerre, ne sais quand reviendra

Ne sais quand reviendra.

Il reviendra z’à Pâques, mironton mironton mirontaine

Il reviendra z’à Pâques ou à la Trinité

Ou à la Trinité.

La Trinité se passe, mironton mironton mirontaine

La Trinité se passe, Albert ne revient pas

Albert ne revient pas.

Monsieur …Albert est mort, mi ron ton mi ron ton mi ron tai ne

Monsieur …Albert est… mort…

...

Albert. Un « poilu » parti « la fleur au fusil » comme on dit. Nous avons correspondu pendant toute la Grande Guerre, interminable et terriblement mangeuse d’âmes. D’abord sans nous connaître.

Il me raconte comment on les saoule à l’eau de vie de poire pour qu’ils montent à l’assaut dans la boue, le froid et les cadavres encore chauds.

Il me relate les bruits qui courent sur le front: les taxis de la Marne, la Grosse Bertha à ne pas confondre avec le canon qui cracha ses obus sur Paris le 23 mars 1918; les nostalgiques de la bande à Bonnot; les gaz de plus en plus sophistiqués contre lesquels les masques ne suffisent plus; l’arrivée de l'aviation, cette arme nouvelle, actrice on ne peut plus active d’hécatombes humaines, qui largue du plus haut des cieux les gaz assassins; l’espionne Mata Hari. Tout ce qui fait la guerre.

Adolescente pendant la Grande Guerre, ça vous brise.

Au fur et à mesure de nos lettres, nous sommes devenus plus proches. Lui, dans la Somme; moi, dans le sud.

Une fois, une permission lui a été accordée. Nous nous sommes vus.

Depuis, on était amoureux.

Ne pouvant déserter, une nuit, il s’est pendu par respect de la Vie.

...

À Albert :

Mon Amour

Dans mon cœur

Je vois une lueur

Pour toujours

Mon amour.

Reviens moi

J’ai besoin de toi

Ô mon amour

J’ai besoin de toi tous les jours.

Tu m’as manqué

Toutes ces années, toutes ces années.

Pense à autre chose

Qu’à la métamorphose

Tu me manques encore et bien au-delà

Ne me quitte pas

Ô mon amour

Pour toujours.

...

C’est laid la guerre. Ce sont les lâches qui déclenchent les guerres; ils n’ont aucune intelligence. Surtout pas celle du cœur. Je ne voudrais pas être à leur place, tous ces morts sur la conscience…

Peut-être qu’ils n’ont pas de conscience…

Peut-être qu’ils s’imaginent puissants parce qu’ils ont manipulé l’Histoire. Des intellectuels attardés, comme les avait baptisés Rabelais.

Peut-être que je les plains de devoir baigner dans le sang des autres pour vivre.

...

Depuis plusieurs jours, j’observe une araignée qui a tissé sa toile juste au-dessus de ma tête de lit. Au plafond.

Lorsque je l’ai découverte, j’ai voulu l’écraser; elle me faisait peur, elle, si différente de moi. C’était facile; c’est si petit, si frêle, une araignée.

Mais je ne l’ai pas fait. J’avais peur d’elle, je ne la connaissais pas.

Je l’appelle Bégonia.

Depuis, chaque matin, elle descend le long d’un fil fragile et je lui parle. Je crois qu’elle aime cela. Peut-être qu’elle comprend. En tout cas, dès que je quitte la chambre, elle retourne à sa toile.

Chacune à sa place dans le respect de l’autre.

...

Pourquoi avons-nous peur de ceux qui ne nous ressemblent pas? Peut-être parce que nous ne nous connaissons pas bien nous-mêmes et que nous avons peur de nos réactions devant l’inconnu, devant la mort tout simplement!

Est-ce que le remède à cette peur serait de trouver sa propre recette du BONHEUR?

Je jure solennellement qu’à partir d’aujourd’hui, la recherche de ma vie sera: la QUÊTE DU BONHEUR.