La Comtesse de Bragada et son grimoire

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

lundi 28 janvier 2008

Baisers

Parler de l'amour indirectement en 10 minutes

Deux baisers cherchaient à s'aimer, cachés derrière leur timidité.

Parfois ils faisaient la moue pour tendre l'un vers l'autre.

D'autres fois, les lèvres en négatif, ils perdaient espoir.

Un jour le docteur vînt à la maison. Il examina minutieusement chacun d'eux et s'aperçut qu'en fait point n'était la timidité qui empêchait les baisers de s'unir, mais tout simplement des microbes de passage sortis de quelques postillons intempestifs.

En deux coups de cuillères à sirop le docteur guérit les baisers qui s'épousèrent aussitôt.

LOUISE (suite)

Au dessus des toits gris, le ciel se découpe en bourrelets roses et argentés.

La solitude solide de Louise, fidèle et sourde, ouvre ses yeux sur l'immensité de l'air qui sombrit. Les murs protecteurs abritent l'âme, calment les excessivités, Louise se sent étouffée et libérée à la fois.

Des échappées:

le télépone, sa voix, sa chaleur, ses ondes d'espoir, ses échos, ses intonations...

la fenêtre, le ciel, l'air, les couleurs, la largeur...

la télévision, le rêve, l'ailleurs, le pari, le jeu...

Louise joue à vivre, à rire, à écrire, à pourrir, à revivre, à lire, à dire, Louise joue à jouer, sa façon d'avancer. Elle roule des boules de mots ou bien elle inscrit des situations et les roule aussi. Quand la boule explose, c'est l'égrènement des lignes, des sons, elle les rattrappe, les regroupe, les fixe... et là finit le jeu.

Louise est là. C'est une grande pièce carrée entièrement carrelée de céramique bleue.

La fenêtre est ouverte sur le jardin.

Au milieu de la pièce, au plafond, la pomme de la douche.

Comme un animal lascif, Louise reste sous l'eau tiède, s'étire, jouit des gouttes qui s'arrêtent sur ses cils, s'assied par terre, s'allonge, se tourne et se retourne, accueillant cette eau comme une pluie bienfaisante.

À SUIVRE...

Josine 1934-2006

mardi 22 janvier 2008

Simple bonheur

Du bout des doigts je parle avec le monde.

Quand à Tokyo c'est déjà le matin, je suis en plein dans les bras de Morphée. Je me réveille et c'est l'heure du goûter là-bas. Je cours après le temps, je pense sans cesse en décalage. J'ai l'impression de vivre deux vies à la fois et cela m'amuse.

J'ai une amie là-bas très loin, tout au fond du Japon. Alors je cours parce qu'il est l'heure qu'elle se couche et que je veux lui parler avant. En même temps, je tartine le pain de confiture ou de chocolat pour mes enfants qui vont bientôt rentrer de l'école. Puis, mes premiers bâillements signent le début de la journée à Shibuya.

Je la retrouverai demain dans mon bol de lait chaud, par une matinée brumeuse, en plein milieu de son après-midi froide et pluvieuse, quelque part à 8 heures d'ici.

D'avoir eu le Japon sur mon clavier au petit déjeuner me réjouis pour toute la journée.

lundi 21 janvier 2008

Promenade

Hier se promenait un petit garçon pas plus haut que trois pommes à genou, avec un énorme chien en laisse aussi haut que lui. L'air placide certes! Mais s'il lui prenait l'intention de poursuivre un oiseau, l'enfant ne pèserait pas plus lourd qu'une feuille dans la tourmente.

Tranquillement installée au soleil, je gardais un œil distrait sur ce curieux équipage en attendant le passage des parents, manière de m'occuper.

Le duo avançait au milieu de la route et prenait même de l'avance sans qu'il y ait la moindre ombre d'adultes à l'horizon. Je commençais à trouver cela étrange. Était-ce une lubie d'enfant qui quittait la maison en boudant? Ou bien avait-il décidé d'aller chez un copain ou d'acheter des bonbons au village?

Toujours est-il que je ne le lâchais plus des yeux. Je suis plutôt du genre à détester laisser mes enfants déjà un peu grands, seuls, même le temps de faire une petite course au bout de la rue. En général, s'il me faut le faire, je les mets exceptionnellement devant la télévision avec interdiction de monter à l'étage, des fois qu'ils tomberaient dans les escaliers, de se servir de ciseaux ou autres objets contondants, de manger (si jamais ils venaient à avaler de travers!) et je ferme toutes les portes à clefs en leur laissant toutefois une clef pour si jamais le feu se déclarait à l'intérieur et qu'il leur faille sortir d'urgence! Bon, d'accord c'est peut-être un peu trop mais j'y tiens comme à la prunelle de mes yeux à ces mômes.

Alors donc en voyant ce bout d'homme se promener tout seul j'ai du mal à imaginer que ses parents le savent. Je lui demande donc ce qu'il fait.

"Je me promène" me répond-t-il presque agacé par ma question. (Je peux le comprendre, je suis une intruse dans son monde d'évasion).

"Où sont tes parents?"

"À la maison!"

"Et c'est loin où tu habites?"

"Là-bas" fait-il d'un geste large évasif et imprécis, indiquant tout à la fois le nord et le sud.

"Tu continues encore longtemps ta promenade?"

"Bon, je vais faire demi tour!"


*****

Aujourd'hui encore je ne sais si les parents étaient au courant ni même s'ils s'en sont aperçus. Je n'ose imaginer qu'ils le savaient!

jeudi 17 janvier 2008

LOUISE

La chatte rentra.

Elle se coula, noire, silencieuse, entre les pieds de la chaise, ceux des convives bruyants. Elle s'arrêta, ondulante, pour flairer les miettes sous la table, distraite dans son trajet par la balance d'une écharpe de soie floue que d'un coup de patte rapide, elle fait glisser entre ses griffes et sur son ventre.

Guillaume sentit passer le frou-frou de l'écharpe sur sa cheville. Il se pencha et prêta alors sa main au jeu griffant de la chatte.

Louise voulut ramasser son écharpe bleue en soie et, avec la griffe de la chatte, rencontra la tiédeur caline des doigts de Guilaume.

Tout s'enchevêtra calmement, les griffes, le poil du ventre chaud et félin, les doigts joueurs, la soie, l'odeur aillée des cèpes, celle âcre du bois flambant dans la vieille et large cheminée, le brouhaha des uns et des autres...

Relevant la tête, Louise rencontra les yeux de Guillaume qui, en même temps, relâchait son jeu avec la chatte. Dans ce regard calme et souriant, s'installa de l'un à l'autre l'unicité et l'éternité de chaque âme.

Elle sentit alors son corps se relâcher, s'ouvrir. Comme s'étalant sur sa chaise. Son souffle, qui devenait un petit hâletement, la renseigna sur ce désir naissant de l'autre.

Il maintint aussi le long regard, le laissant vivre dans ce présent sans jamais y mettre d'intention.

Le là.

La chatte s'échappa vers la cheminée, attirée peut-être par la danse jaune et rouge du feu.

À SUIVRE...

Josine 1934-2006